Bouillon Kub et espionnage

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Bouillon Kub et espionnage

 

Il est des documents d’archives qui, si l’on ne se renseigne pas sur la situation historique, peuvent paraître bien étranges à l’exemple du document présenté ici. Il s’agit d’un télégramme, conservé dans le fonds des archives communales de Villeret, envoyé par le sous-préfet de Saint-Quentin à plusieurs maires leur indiquant de « détruire complètement immédiatement affiches du bouillon kub ». Il est daté du 4 août 1914, soit du lendemain de la déclaration de guerre de l’Allemagne à la France. En raison des évènements, on peut légitimement se demander si le sous-préfet n’a pas de préoccupations plus urgentes que celle de gérer la publicité d’un produit alimentaire, à moins que, aussi étonnant que cela puisse paraître, il y ait un lien entre le bouillon Kub et la guerre qui vient juste de débuter. Et il se trouve que c’est en effet le cas !

 

Pour remettre cette affaire dans le contexte de l’époque, il ne faut pas oublier que, depuis la guerre de 1870 et la perte de l’Alsace-Moselle, la France est profondément germanophobe. L’approche de la guerre a bien évidemment exacerbé ce sentiment. En cette période de tensions il suffit d’une rumeur, d’une fausse information ou d’un quiproquo pour que l’opinion publique s’enflamme. C’est ainsi que la société Maggi, entreprise suisse, fournissant notamment l’armée française et produisant son fameux bouillon Kub, s’est retrouvée accusé d’espionnage pour le compte des Allemands. Comment cela a-t-il pu se produire ? À cause d’une simple lettre, en l’occurrence le K de Kub. En effet, cette lettre est peu utilisée dans notre vocabulaire, mais beaucoup chez nos voisins d’outre-Rhin. Cette lettre sonne un peu trop « germanique ». Il n’en faut pas plus pour que la rumeur naisse et que le K de Kub devienne le K de Kaiser. À partir de là, les accusations mensongères s’enchaînent. L’opinion publique pense que les affiches du bouillon Kub contiennent des messages codés à destination des Allemands afin de faciliter leurs opérations militaires. L’opinion publique pense également que les bouteilles de lait de la marque sont empoisonnées et que le fondateur de cette entreprise, Julius Maggi, a été arrêté alors qu’il se dirigeait à Berlin avec quarante millions de francs. Ce dernier est pourtant décédé en 1912. Cette affaire prend très vite de l’ampleur, à tel point que le ministère de la Défense lui-même considère sérieusement ces accusations et envoie aux préfets ce télégramme : « Extrême urgence. Prière faire détruire complètement affiches du bouillon KUB placées le long des voies ferrées et particulièrement aux abords des ouvrages d’art importants, viaducs, bifurcations… ».

 

Comme on peut le constater, le texte du télégramme présenté ici n’est pas exactement le même. En effet, en descendant dans la voie hiérarchique, la consigne se fait encore plus stricte, passant de la destruction des affiches placées aux endroits stratégiques, à toutes sans exception. Mieux vaut ne pas prendre de risque.

 

Les conséquences pour la société Maggi furent plutôt désastreuses. Plusieurs de leurs magasins furent vandalisés et pillés tandis que les ventes de leurs produits chutèrent brutalement. Fort heureusement, alors que de telles affaires auraient pu sonner le glas de l’entreprise, Maggi continuera de fournir aux soldats son fameux cube de bouillon et à la fin de la guerre, les rumeurs disparaitront et les ventes reprendront.

 

Il faut donc se méfier parfois des archives car, à l’image de ce télégramme à l’apparence des plus banales, certaines peuvent révéler des affaires bien surprenantes.

 

Sources

 https://www.defense.gouv.fr/actualites/articles/le-saviez-vous-le-bouillon-kub-ennemi-public-n-1

https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/histoire-de-folles-rumeurs/histoire-de-folles-rumeurs-les-bouillons-kub-sont-au-service-de-l-armee-allemande_3531633.html

https://www.cairn.info/dictionnaire-du-renseignement--9782262070564-page-523.htm