L’État gaullien face à l’OAS

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L’année 2020 est une année de commémoration de la vie du général de Gaulle. C’est l’occasion de revenir sur un épisode peu connu de son mandat de président de la République, à savoir la lutte contre l’OAS à travers le prisme de ce document coté SC 19412, issu du fonds du cabinet du préfet.

Cette lettre date de 1961. La France est alors engagée militairement en Algérie depuis 1954 pour combattre le Front de libération national (FLN) qui réclame l’indépendance au moyen de la lutte armée. Le général de Gaulle arrive au pouvoir en 1958, porté en partie par de nombreux partisans de l’Algérie française qui voient en lui la personnalité qui saura mettre fin au conflit et garantir de façon pérenne la présence française dans cette région. Mais rapidement de Gaulle les déçoit. Dès 1959, il évoque l’autodétermination et le 8 janvier 1961, les Français approuvent à 75 % son referendum sur l’autodétermination en Algérie. On entre alors dans la période de la guerre où les tensions sont à leur paroxysme, en Algérie comme en métropole.

En effet, une partie des partisans de l’Algérie française refuse la direction prise par le gouvernement sur les questions algériennes et tente de s’y opposer par tous les moyens. C’est ainsi que le 11 février 1961, un groupe d’exilés crée à Madrid, dans l’Espagne franquiste, l’OAS (Organisation de l’armée secrète). Parmi eux, le général Raoul Salan qui, dès le mois d’avril de cette même année, fait partie des instigateurs du célèbre « putsch des généraux ». Après l’échec de cette sédition, les rangs de l’OAS grossissent et l’organisation clandestine se radicalise. Elle organise des attentats en métropole et en Algérie et vise toutes les personnes et organisations favorables à des négociations avec le FLN algérien : organes de presse, intellectuels, fonctionnaires, populations musulmanes soupçonnées d’être proches du FLN. Le président de la République lui-même échappe entre 1961 et 1964 à cinq attentats fomentés par des membres ou sympathisants de l’OAS.

L’objectif affiché par l’OAS est de renverser le gouvernement pour assurer la présence française en Algérie. Elle doit pour cela s’attirer les faveurs des fonctionnaires et élus de la métropole pour fragiliser l’État de l’intérieur.

C’est ainsi qu’en ce début d’octobre 1961, une lettre signée par Raoul SALAN est envoyée aux maires à travers toute la métropole. Dans cette lettre, le général déchu emploie une rhétorique courante des mouvements insurrectionnels et en particulier ceux d’extrême droite, qu’on peut résumer en trois points :

  1. D’abord émettre un constat alarmant pour désolidariser une population de sa classe politique. Ici, Salan cherche à convaincre que le pouvoir, par son jacobinisme, écrase les pouvoirs locaux (« une administration étatique qui rogne chaque jour davantage les dernières libertés communales », « Mais alors qu’à Paris le pouvoir vous bafoue… ») et dénonce les agissements de l’ensemble des hommes politiques, sans aucune distinction, qui chercheraient à nuire à la France. Il ne parle pas de parti, mais de « faction ». Le choix des mots (« mépris », « scandaleuse et criminelle », « pouvoir sans âme ») témoigne de la virulence des propos de Salan.

  2. Flatter son auditoire. Salan cherche à démontrer qu’il comprend les préoccupations des maires dont il glorifie le rôle et la condition (« Maires de France, je vous connais bien », «votre autorité est légitime. Vous êtes les notables »). Par ce biais, le chef de l’OAS espère inspirer un sentiment d’injustice chez les maires : leur place est légitime et indispensable. Ils ne méritent pas la situation décrite dans le premier point.

  3. Enfin, se présenter comme la solution à ces problèmes (3e paragraphe) et appeler à se mobiliser derrière la figure du chef (« Aussi, quand l’heure sera venue, je ferai appel à vous. Soyez prêts à répondre. »).

Il est intéressant de constater que vingt ans plus tôt, cette rhétorique était utilisée par Philippe Pétain pour détruire la IIIe République et assoir sa légitimité.

Les gouvernements qui se sont succédé depuis le début de cette guerre qui ne dit pas son nom, ont renforcé le contrôle de l’État sur l’ensemble des écrits relatifs aux questions coloniales et l’ont doté d’un véritable arsenal juridique :

  • Dès le 2 avril 1955, l’état d’urgence est proclamé et permet aux autorités administratives de restreindre certaines libertés tant que le conflit n’est pas réglé.
  • Le décret du 17 mars 1956 permet de « contrôler l’ensemble des moyens d’expression ».
  • La loi du 31 décembre 1957 institue le code des procédures pénales qui permet aux préfets de saisir une publication si celle-ci porte atteinte à la sureté de l’État.
  • La décision gouvernemental du 27 avril 1961 permet d’interdire certains écrits lorsque ceux-ci « apportent, de quelque façon que ce soit, un appui à une entreprise de subversion dirigée contre les autorités ou les lois de la République ».

En cette fin d’année 1961, l’administration est donc parfaitement armée pour contrer l’entreprise de l’ex-général Salan. La lettre est écrite le 29 septembre. Elle est envoyée depuis la région parisienne en deux fois, le 1er octobre à 0 h 45, et le 2 octobre à 2 h 10 pour être distribuée dans les boîtes aux lettres des maires axonais le 3 octobre. La procédure se met alors en place. Les maires transmettent immédiatement une copie de la lettre aux gendarmes qui en informent les sous-préfets. L’information est alors relayée au préfet, puis remonte jusqu’au ministre de l’Intérieur. Le soir même à 18 h 45, un télégramme émanant du ministre arrive à la préfecture de l’Aisne. Il ordonne aux préfets de se mettre en contact avec le directeur départemental des postes et télécommunications pour intercepter les lettres directement dans les centres postaux. Un arrêté préfectoral a également été publié ce 3 octobre pour officialiser la procédure.

Mais les pouvoirs publics n’ont pas attendu le soir du 3 octobre pour agir. En effet, un visa de l’arrêté préfectoral précise que le ministre de l’Intérieur, sans doute averti par les services de renseignement, avait déjà appelé le préfet la veille pour lui fournir des instructions. C’est ainsi que les forces de l’ordre, dans la matinée du 3 octobre, ont pu intervenir en amont et saisir 310 lettres au service des postes et télécommunications de Laon, comme en témoigne un rapport des Renseignements généraux.

Malgré cet impressionnant dispositif, toutes les lettres n’ont pas été saisies. Pendant plusieurs jours, maires, gendarmes et sous-préfets feront remonter l’information que des lettres sont parvenues à leur destinataire. Cette lettre n’aura pas eu la portée espérée par son expéditeur et a été oubliée par l’histoire. Mais elle illustre la manière dont a été menée cette véritable guerre de l’ombre contre l’OAS avec le rôle primordial des Renseignements généraux, et la mobilisation de nombreux acteurs de l’administration.