Un saccage d’archives à Coincy au XVe siècle

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Si le département de l’Aisne déplore aujourd’hui la perte d’archives par suite des destructions dues à la Révolution française, à la campagne de France de 1814 ou aux deux guerres mondiales, cette impression de perte irrémédiable n’est pas un sentiment contemporain. Déjà au Moyen Âge, la destruction de documents d’archives peut provoquer inquiétude et désarroi chez les détenteurs de chartriers et de documents précieux. Un document conservé aux Archives départementales de l’Aisne sous la référence H 526, dans le fonds du prieuré de Coincy, illustre ce propos. Rédigé au XVIIIe siècle, il est la copie conforme et intégrale d’un acte plus ancien daté de 1440.

 

Le 4 septembre de cette année-là, se présente devant la prévôté de Château-Thierry Dom Jean de Segy, religieux de l’église de Coincy. Trois témoins, Jean Benoît, Jean Congenu et Jean Collot, tous laboureurs, l’accompagnent et déposent avec lui, confirmant ses dires. Dom Jean de Segy témoigne qu’en 1431, l’église de Coincy a été livrée à un écuyer bourguignon, Regnault Dercoy « et plusieurs autres ses alliés et complices pour lors adversaires du roy nostre sire et tenants le party de monsieur le duc de Bourgogne ».

 

Alors que Jeanne d’Arc a péri sur le bûcher de Rouen le 30 mai 1431, la ville de Coincy semble être tenue par les troupes de Charles VII. Mais celle-ci est « baillée et livrée par trahison a un nomé Regnault Dercoy », capitaine au service de Philippe le Bon, duc de Bourgogne alors allié aux Anglais. Cette forfaiture est due à la complicité de partisans à l’intérieur de la ville (« par le moyen d’aucuns etant logés et retraits en icelle »). Dom Jean de Segy précise que cet écuyer y tenait « grand foison de gendarmes, larrons et pillards ». Bien que Regnault Dercoy soit un écuyer au service du duc de Bourgogne, la frontière entre l’homme de guerre au service d’un prince et le soudard est parfois floue, voire inexistante.

 

Installés dans l’église, Regnault Dercoy et ses compagnons commettent de nombreuses dégradations, certains n’hésitant pas à s’en prendre aux archives de l’église : « plusieurs et grand foison de compagnons de guerre de la ditte compagnie prirent, ravirent et deschirerent, rompirent, arderent (brulèrent) et desgaterent tres grande quantité de papiers, registres, lettres, chartres et autres enseignements servants a la ditte eglise et qui y furent trouvés et en aucunes d’icelles lettres avoit pendant le grant scel du roy notre sire et en autres grands sceaux a lacs de soye ». La description de ces actes de vandalisme gratuit est assez précise, puisque les Bourguignons s’en prennent aux papiers, aux registres et autres documents, dont certains comportent des sceaux, parfois même le sceau royal.

 

La suite est encore plus triste pour les documents puisque les gens d’armes allument des feux avec ces archives : « les dits papiers, registres et lettres furent dejettés et rependus a grands monceaux aval la court et autres voyes et places en la ditte forteresse et en plusieurs lieux furent faits grands feux en ardant icelles lettres ».

 

La conséquence de ces destructions est dramatique, puisque l’église perd ses documents officiels et ses preuves. Elle a donc du mal à faire valoir ses droits. N’oublions pas que l’archive a force probante, notamment devant une cour de justice. Les documents détruits doivent concerner les droits et les propriétés de l’église. Or, sans ces preuves, ses revendications peuvent devenir infondées (« par ce moyen les religieux de la ditte eglise ont perdus tous ou la plus grande partie de leurs tiltres et enseignements »).

 

Ce document nous apprend enfin que cet écuyer a pillé une partie des biens de l’église – peut être du mobilier ecclésiastique qui peut avoir une valeur marchande – et s’est emparé d’une somme équivalant à cent écus d’or.

 

Au final, l’église est moult « domagée », les titres et lettres « ars (brulés), degattés, perdus et adirés (égarés) ». C’est pour cette raison qu’en 1440, le prieur Jean Cheron envoie Jean de Segy devant la prévôté de Château-Thierry pour solliciter des lettres qui attesteront de ces destructions, serviront de preuve et prouveront la bonne foi des gens de l’église de Coincy.

 

Ce document daté de 1440 apporte donc de précieux renseignements sur la guerre de Cent ans : le passage redouté des troupes et les nombreuses exactions qu’elles pouvaient commettre. Mais surtout, il permet de mesurer les conséquences d’une destruction volontaire d’archives, aux conséquences inestimables tant pour leurs détenteurs qui auront désormais plus de difficultés à faire valoir leurs droits, que pour l’historien d’aujourd’hui.