Lettre d’un soldat de l’an II

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Les rapports que peuvent faire des spectateurs directs des évènements apportent à la fois une subjectivité émotionnelle et une vision factuelle sans filtre. Les Archives départementales de l’Aisne ont pu, récemment, faire l’acquisition d’un courrier, écrit par un soldat de l’an II, relatant les combats de l’armée des Ardennes au nord de Guise fin germinal et début floréal an II (fin avril 1794). Ce témoignage rare de combats lointains peut être mis en perspective avec les nombreux témoignages militaires et civils relatifs à la Première Guerre mondiale qui émergent depuis 2014, soit sous forme d’originaux, soit dans des publications scientifiques.

 

Le témoignage du soldat Bailleux permet, une fois de plus de constater que la terre axonaise est abreuvée du sang des enfants de la patrie, presque à chaque conflit. Il démontre aussi une réalité du soldat de la Révolution bien loin du mythe construit par la IIIe République[1].

 

Nous sommes ici dans la première phase de la campagne de 1794. Après des escarmouches fin germinal et le 2 floréal, le 1er bataillon de la 71e demi-brigade participe indirectement à l’attaque principale le 7 floréal. En effet, cette unité se lance dans une fausse attaque pour permettre à des troupes de passer. La demi-brigade qui remonte vers Lille participe à l’effort principal souhaité par Pichegru. Celui-ci espère enfoncer Cobourg, Clerfayt et le duc d’York. Cette offensive échoue et se voit sanctionnée par la perte de Landrecies. Le commandement décide alors d’un changement de stratégie qui aboutira aux grandes victoires de Fleurus et Jemappes, et à l’extension de la République jusqu’aux rives du Rhin.

 

Cette formidable réussite fonde l’image du glorieux soldat de l’an II, tout de courage et d’abnégation pour sauver la République et inspirateur du poilu un siècle plus tard. Le récit de notre jeune soldat expose une autre réalité, faite de retraites piteuses face à un adversaire supérieur en nombre, mieux équipé et mieux organisé. Pourtant, cette armée sans tente, mal nourrie, se débandant à chaque combat en floréal, vole, dès la fin du printemps de succès en succès. Ce retournement s’explique avant tout par l’incompétence du commandement ennemi, la correction stratégique apporté par l’état-major français et la levée en masse qui permet de puiser dans le vaste réservoir de soldats que forme la population française.

 

Ainsi, le soldat Bailleux blessé, malheureux d’une armée pathétique, devient le symbole d’un peuple en marche pour défendre sa liberté.

 



[1]. Voir Forrest (Alan), « L’armée de l’an II : la levée en masse et la création d’un mythe républicain » in Annales historiques de la Révolution française, n° 335, janvier-février 2004, p 111-130.

 

 

Transcription

 

Du camp de Léquelle[1] le 12 floréal deuxième année de la République

 

Mon cher Papa et ma chère Maman,

 

Je vous prie de m’excuser si j’ai tant tardé à vous écrire, c’est que de jour en jour j’attendais de nouvelles conquêtes pour vous donner de mes nouvelles. Jusqu’à cette heure nos conquêtes ne furent pas considérables. Nous n’avons que soutenu des retraites honorables. Le 28 germinal à Prémont, l’ennemi nous a attaqués sur plusieurs points justement au moment où notre demi-brigade allait passer la revue du commissaire. Notre chef de demi-brigade nous fit placer le long des bois et mon canon en embuscade dans de petits retranchements. Ils étaient une force considérable. Quatre de leurs bataillons et beaucoup d’artillerie marchaient en bataille sur notre compagnie. Nous les avons laissés avancer jusqu’à vingt pas de nous. Là, nous avons fait une décharge de canon etun feu de filequi les fit rester. Mais leur grand nombre nous empêcha de soutenir plus longtemps car ils commençaient à nous cerner dans le village. Nous avons battu en retraite sur Guise. Dans cette action nous avons perdu sept hommes de notre compagnie dont un caporal. Nous nous sommes reposés dans le retranchement de Boirie[2] proche de Guise.

 

Ensuite, le 2 floréal nous les avons attaqués. Le combat a duré toute la journée sans aucun succès. Au contraire, nous avons perdu deux pièces d’artillerie volante. Le soir nous nous sommes retirés dans le retranchement de Boirie. On nous fit revenir au camp retranché de Léquelle.

 

Le 7 floréal nous les avons encore attaqués toute la journée. Ils nous ont attiré. Leur colonne était cachée dans un grand bois. Le soir ils ont foncé sur nous. Nous avons soutenu leur feu quelque temps mais leur grand nombre nous fit battre en retraite jusque dans notre camp. Dans cette action nous avons perdu deux hommes et six blessés dont notre lieutenant et deux de nos sergents. Les trois autres sont soldats et tous de notre compagnie.

 

Le 9 floréal nous avons encore fait une fausse attaque pour faciliter le passage de l’armée de Lille derrière eux. Dans cette affaire nous n’avons personne de blessé que moi très légèrement. Un boulet me coupa mon fusil net en deux. Un peu plus à droite il m’emportait la tête jugé de la raideur. Le morceau d’embout me tomba sur le bras, me l’écorcha légèrement. La place où il fut coupé est comme si on l’avait limé. Presque tous les jours l’armée du Nord se bat soit d’un côté soit de l’autre. Nous sommes bien mal situés dans ce camp où nous sommes sans tente, sans marmite sans aucun effet de campement. Nous sommes obligés de faire cabane de feuillage pour nous parer du plus fort de la pluie et du grand soleil. Nous mangeons notre viande grillée au feu. Tous les nôtres sont presque tous malades. Quant à moi je suis bien faible, j’ai un grand dévoiement ; j’hésite de jour en jour d’aller à l’hôpital. Je crois toujours que cela va passer. Je vous prie de me faire parvenir l’assignat de 5 sols que le citoyen cousin du citoyen Philippe. Plusieurs fois je lui ai écrit. Il me répond par des amitiés à toute la famille. Je vous embrasse tous de tout mon cœur et vous souhaite une santé meilleure que la mienne.

 

Je vous prie de me donner de vos nouvelles                Votre soumis fils

le plus tôt possible                                                          Bailleux

 

1er bataillon de la 71e demi-brigade, 8e compagnie au Camp de Léquelle proche Réunion sur Oise, ci-devant Guise.

 



[1]. Lesquielles-Saint-Germain.

[2]. Abbaye de Bohéries à Vadencourt.