L’abbaye Saint-Vincent de Laon se dévoile dans un plan d’arpentage

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Si les plans d’arpentage et de bornage sont aujourd’hui établis par des géomètres, l’Ancien Régime fait appel à des arpenteurs pour effectuer ces travaux de mesurage. Le dictionnaire de Furetière définit l’arpenteur comme « un officier qui a serment en justice et qui est commis pour faire l’arpentage des terres ». Arpenter une terre signifie la mesurer selon des mesures agraires bien spécifiques. Ici, le plan dont il va être question est estimé en verges.

 

Le 21 avril 1788, Jacques Ducrot est sollicité par les religieux de l’abbaye bénédictine de Saint-Vincent de Laon, pour « faire l’arpentage et plan figuré tant de ladite abbaye que de differents objets en dependants ». Le texte précise qu’il exerce l’office d’arpenteur au bailliage de Vermandois preuve qu’il est autant un auxiliaire de justice qu’un expert dans l’art du mesurage des terres. Dans sa tâche, il est aidé par un autre Laonnois, le géomètre Pierre Gigon « qui a porté la chaîne » servant à prendre les mesures. Cent pièces de terres, de prés, de vignes et de bois, de tailles très variables, sont arpentées, tant à Laon, que dans ses faubourgs (Ardon, Leuilly) et dans le village voisin de Chivy. Chaque pièce est dessinée avec soin, l’orientation étant toujours précisée ; un petit paragraphe joint précise le nom de la pièce ou de son terroir, sa contenance et l’identité des propriétaires voisins.

 

La première pièce arpentée est celle de la pointe Saint-Vincent qui accueille l’établissement monastique. Le texte signale que l’abbaye est « isolée, située sur la montagne de Laon au midy ». On décèle d’ailleurs l’héritage médiéval de la muraille puisqu’il est écrit qu’elle « est fermée de murs sur lesquels sont élevées plusieurs tours avec créneaux, consistante en une grande porte d’entrée surmontée d’un bâtiment en forme de pavillon, précédé de fossés, pont dessus ».

 

Le plan de cette première pièce est réalisé de manière très scrupuleuse et détaillée et précise l’emplacement des différents bâtiments. Après avoir franchi le pont, en forme de pont-levis, qui surplombe un fossé, le visiteur passe sous une porte d’entrée surmonté d’une tourelle servant de colombier. Une grande cour dotée de deux puits (dont l’un se situe à proximité d’un souterrain menant jusqu’au dehors du rempart), sépare l’entrée principales des bâtiments monastiques proprement dits. La disposition de l’église ne surprend pas. Le chevet est orienté et le transept saillant accueille une chapelle sur chacun de ses bras. De forme carrée, le cloître est établi le long du collatéral méridional. Quelques bâtiments, comme une écurie, un vendangeoir, des celliers, un magasin et une remise prouvent que cet établissement monastique constituait aussi un espace de production agricole, dans lequel des laïcs au service de la communauté bénédictine devaient travailler.

 

Le plan montre aussi l’organisation spatiale des jardins : un beau parterre longe le côté sud du cloître. Dans son prolongement vers l’est, une partie du jardin est dite « en cascade », la présence d’un escalier indiquant certainement un dénivelé. La partie la plus orientale abrite un « grand jardin avec allées et plâtes bandes, des arbustes tout le long et espaliers contre les murs », ainsi qu’une grande pièce d’eau.

 

La muraille est régulièrement épaulée de contreforts et accueille sur sa partie occidentale deux tours, dont l’une, sur le côté sud, est dite « jadis tres fortifiée et maintenant en ruines ». Deux indications ultimes sont encore portées par l’arpenteur et donnent toute sa valeur et sa rigueur à ce dessin. Une rose des vents, dont le nord géographique est marqué d’une fleur de lys, permet de parfaitement estimer l’orientation du complexe abbatial et des bâtiments. Enfin, l’échelle proportionnelle de 24 verges offre une unité de mesure qu’il serait aisée de convertir dans notre actuel système métrique.

 

Alors que la ville de Laon vient de racheter l’abbaye Saint-Vincent afin d’en faciliter la réhabilitation, ce plan apporte de précieux renseignements. Il constituera une source de première importance pour les archéologues qui exploreront le site. Il permettra aux historiens de mieux appréhender la vie et l’organisation spatiale des bâtiments dans une abbaye bénédictine au XVIIIe siècle. Enfin il pourra apporter d’utiles renseignements à tous les passionnés d’histoire locale.