Questionnaires pédagogiques

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Charte de donation en ancien français (1261) - Juin 2013

charte_h826_3_1.jpg - <p class="description">Donation faite en aumône à l'église abbatiale de Prémontré par Gérard, seigneur de Soupir, janvier 1261 (Arch. dép. Aisne, H 826, pièce n° 3)</p>

Donation faite en aumône à l'église abbatiale de Prémontré par Gérard, seigneur de Soupir, janvier 1261 (Arch. dép. Aisne, H 826, pièce n° 3)


Transcription de la charte

« (1) Je Girars chevaliers, sire de Soupi, fais counue chose a tous ceaus qui ces presentes letres (2) verront que je por Dieu et an aumone ai done a l’eglise de Premonstré a tous jors vnze (3) setiere de terre a la mesure de Soupi, laquele terre est antre la couture de la court de (4) Soupi au mont et le champ les malades de Vignandelein et est ladite terre an trois pieces (5) et fu dou doaire Madame Biatris de Marcais. Et je Gerars devant dis ai promis loiaument (6) come chevaliers par ma foi fianciee corporelle que je encontre ladite aumone n’irai ne ne ferai aller (7) mais je et mi successors et mi oirs some tenu a warandir par tout et envers tous  et oblige moi et (8) mes oirs et mes successors a warandir a tous jours. Et je Marie feme au dist Gerart ai greé (9) et loé toutes les choses devant dites par ma pleine volenté sans contrainte et sans decevance  nule et ai (10) premis  par ma foi corporelle fianciee que je encontre ces choses ne aucune de ces choses ne venrai ne pa r(11) moi ne par autrui par raison de douaire ne autrement et me tien por rasenee  as deniers de lasise de (12) Soupi que mes sires a aquis a sa seror Madame Ydele et pour ce que je nai point de seel  je en ces (13) letres ai usé a ceste fois dou seel mon seigneur devant nomé. Ou tesmoignage de la quele (14) chose je Gerars chevaliers devant dis ai ces presentes letres seelees de mon seel. Ce fut fei t(15) en l’an de l’incarnation nostre seigneur mil et deus cens et sexante un et mois de janvier. »

 

N.B : les 3 derniers mots sont masqués par le pli du parchemin ; le sceau a disparu. Les numéros des lignes du document original sont indiqués entre parenthèses.

 

 Vocabulaire souligné :

 Aumone : don fait aux pauvres.

Setier(e) : mesure agraire correspondant à la superficie que l’on peut ensemencer avec un setier de grains, c’est-à-dire avec 150 à 300 litres de grains. Pour plus de précisions, il faudrait connaître ici la « mesure de Soupir » à cette époque.

Couture : champ cultivé ; terre cultivée et ensemencée.

Oirs : héritiers.

Do(u)aire : droit de la veuve (ou future veuve éventuelle) sur les biens de son mari défunt.

Par ma foi fianciee corporelle : par ma foi personnelle et sûre (certaine).

Warendir : garantir.

Sans decevance nule : sans aucune tromperie.

Rasenee : garantie, compensée, protégée.

Seror : sœur.

Seel : sceau.


Traduction de la charte en français contemporain

Moi Gérard chevalier, sire de Soupir fais savoir à tous ceux qui verront cette lettre que j’ai donné pour Dieu et en aumône à l’église de Prémontré (= abbaye de Prémontré) pour toujours onze setiers de terre  selon la mesure de Soupir : cette terre est [située] entre la surface cultivée de la Cour de Soupir au mont et le champ « les malades » de Vignaudelain, elle est composée de trois pièces et a fait partie de « l’héritage » de Madame Béatrice de Marchais. Et moi Gérard déjà nommé, j’ai promis loyalement comme chevalier sur ma foi personnelle certaine, que je ne m’opposerai pas à cette aumône  mais que moi et mes successeurs et héritiers sommes tenus et obligés de garantir cela partout, pour toujours et envers tous. Et moi Marie femme de Gérard, j’ai approuvé toutes ces choses de mon plein gré, sans contrainte ni tromperie, et j’ai promis sur ma foi personnelle certaine que je ne m’y opposerai pas, ni par moi ni par autrui, au motif de mon droit à héritage ni autrement, et je me tiens pour compensée par les deniers de l’assise de Soupir que mon sire a acheté à sa sœur Madame Ydele. Et comme je n’ai pas de sceau, j’ai utilisé pour cette lettre celui de mon seigneur déjà nommé. En témoignage de quoi, moi Gérard chevalier déjà nommé, j’ai scellé cette lettre de mon sceau. Ce fut fait en l’an de l’incarnation de notre seigneur mille deux cent  soixante et un, au mois de janvier. 


Présentation du document

Ce document est une charte sur parchemin en ancien français figurant dans le fonds de l’ancienne abbaye de Prémontré conservé aux Archives départementales de l’Aisne, ici sous la cote H 826 (la série H regroupe les documents concernant le clergé régulier antérieurs à 1790). De nombreux actes provenant de cette abbaye, datés de 1125 à 1792, y sont regroupés sous les cotes allant de H 737 à H 846. L’abbaye de Prémontré, fondée en 1120 par Norbert de Xanten, est l’une des plus célèbres de l’Aisne et même d’Europe puisqu’elle est à l’origine d’un ordre monastique soumis à la règle de saint Augustin, celui des chanoines réguliers de Prémontré, appelés aussi « prémontrés » ou « norbertins », qui a essaimé dans plusieurs pays d’Europe (Belgique, Allemagne, Suisse, Pays-Bas, Hongrie, République tchèque) et même jusqu’aux Etats-Unis.

L’abbaye Saint-Jean-Baptiste de Prémontré, fondée par saint Norbert en plein cœur de la forêt de Voas (actuelle forêt de Saint-Gobain), comportait une communauté de chanoines réguliers et une communauté de femmes. La mission de ces chanoines est double et se partage entre activités au sein de leur établissement et en dehors de celui-ci : en tant que moines, ils se doivent d’assurer l’office divin dans l’abbaye, en tant que clercs prédicateurs, ils assurent la propagation et l’entretien de la foi auprès des laïcs dans les paroisses.  Ce positionnement particulier, inscrit dans les obligations du clergé régulier mais ouvert sur le monde par ses missions séculières, répond à la devise de saint Augustin « sanctitatem et clericatum » (de sainteté et d'apostolat) et préfigure les ordres mendiants du XIIIe siècle, notamment les « frères prêcheurs », les Dominicains. A l’époque où ce document a été écrit, dans la seconde moitié du XIIIe siècle, cet établissement monastique est donc très solidement ancré dans le paysage religieux et sa notoriété attire les dons de nombreux fidèles.

C’est dans ce contexte que s’inscrit notre document. Gérard, seigneur de Soupir, commune située sur la rive droite de l’Aisne, à une vingtaine de kilomètres de Laon, entre Bourg-et-Comin et Vailly-sur-Aisne, fait don à l’église de Prémontré d’une terre qu’il décrit et situe avec précision (« onze setiers de terre », « entre la surface cultivée de la Cour de Soupir au mont et le champ les malades de Vignaudelain »). Il a également soin de garantir juridiquement cette donation, en rappelant tout d’abord de qui il tient cette terre (qui  « a été de l’héritage (douaire) de Madame Béatrice de Marchais ») puis en dédommageant par avance sa femme Marie pour son droit à héritage (« Et moi Marie femme de Gérard (…) je me tiens pour compensée par les deniers de l’assise de Soupir que mon sire a acheté à sa sœur Madame Ydele. »). Cette garantie est également valable pour l’avenir (« moi et mes successeurs sommes tenus et obligés de garantir cela partout, pour toujours et envers tous. »). Il s’agit là d’un engagement solennel, imprescriptible, validé par le double serment de Gérard et de Marie (« Et moi Gérard déjà nommé, j’ai promis loyalement comme chevalier, sur ma foi personnelle certaine, que je ne m’opposerai à cette aumône (…) » ; « Et moi Marie, femme de Gérard, j’ai approuvé toutes ces choses de mon plein gré, sans contrainte ni tromperie, et j’ai promis sur ma foi personnelle certaine que je ne m’y opposerai pas, ni par moi ni par autrui (…) »). Toutes ces garanties, très précises et parfois redondantes, ont pour but de rassurer pleinement les moines de Prémontré sur la pérennité de cette aumône. Nul ne doit pouvoir leur contester la possession du bien donné au nom de la foi (« j’ai donné pour Dieu ») et garanti sur elle (« sur ma foi personnelle certaine »).

A une époque où la quasi-totalité de la population est chrétienne en Europe occidentale, la dimension religieuse est donc centrale dans cet acte. Le seigneur de Soupir, en bon chrétien, tient à démontrer ses vertus charitables par ce don à la mesure de ses moyens, et plus encore peut-être, même si la formule ne figure pas explicitement dans cette charte, à assurer « le salut de son âme » par de telles aumônes à des établissements religieux réputés.

Dans ce cas précis, nos sources (les dons de la famille des sires de Soupir à l’abbaye de Prémontré sont conservés sous la cote H 826)  mettent en évidence les liens anciens et puissants qui unissaient les sires de Soupir à l’abbaye de Prémontré, dès les premières années de l’existence de celle-ci. Dès 1124, Baudouin de Soupir donne des terres aux moines de Prémontré ainsi que des droits de pâturage. Il leur offre encore une terre en 1133, imité par divers habitants de Soupir, sous la condition expresse que l’abbaye de Prémontré les aide à la construction de leur église.

Gérard, son descendant s’inscrit donc dans la tradition de son lignage. Dès juin 1248, il se signale par le don d’une terre au Mont de Soupir à l’abbaye de Prémontré, conjointement à son frère Robin. Son père, Milon de Sissonne, encore vivant à cette date, approuve cette donation. Sa femme Marie en fait de même, comme elle le fera treize ans plus tard.

 Ce document présente également l’intérêt d’être l’un des premiers conservés aux Archives départementales de l’Aisne en « ancien français ».  C’est en effet vers le milieu du XIIIe siècle qu’apparaissent, dans les actes de seigneurs laïcs axonais, des documents rédigés dans cette langue et plus uniquement en latin. Les scribes semblent s’affranchir peu à peu de la langue savante, celle des origines des langues romanes, mais surtout celle de l’Eglise,  et donc celle, universelle, de l’Occident chrétien. Il s’agit là de prémices d’un changement plus profond : si le premier document officiel en « ancien français » (en fait une langue romane encore très proche du latin) date de  842 (Serments de Strasbourg), il faut
attendre la Renaissance pour que la langue considérée longtemps comme « vulgaire », celle parlée par le peuple (vulgus en latin), commence à se codifier et s’institutionnalise, comme l’atteste  l’Ordonnance de Villlers-Cotterêts édictée par François 1er en 1539. Par cette loi prise dans l’actuel département de l’Aisne, le français devient la langue officielle du droit et de l'administration, en lieu et place du latin.

Une étude des toponymes utilisés peut également être conduite, pour mettre en évidence l’étonnante permanence de certains noms de lieux.  Ainsi, « la Cour Soupir » fait sans doute référence à une possession agricole ancienne des seigneurs de Soupir  au sens de la « curtis » carolingienne : une ferme domaniale, composée d'un logis, de bâtiments annexes, d'une cour et souvent entourée par une enceinte. On la retrouve citée dans la monographie communale rédigée par l’instituteur de Soupir en 1888, « la belle ferme de la Cour Soupir »


frad002_13T439_00004_3.jpg - <p class="description">Monographie communale de Soupir rédigée par Houde, 5 mai 1888. (Arch. dép. Aisne, 13 T 439). La mention de "la belle ferme de la Cour Soupir" apparaît sur la page de droite aux lignes 16 et 17.</p>

Monographie communale de Soupir rédigée par Houde, 5 mai 1888. (Arch. dép. Aisne, 13 T 439). La mention de "la belle ferme de la Cour Soupir" apparaît sur la page de droite aux lignes 16 et 17.

 Il en trace les contours sur le plan qu’il dresse alors de la commune.


frad002_13T439_00016_1.jpg - <p class="description">Monographie communale de Soupir rédigée par Houde, 5 mai 1888 (Arch.  dép. Aisne, 13 T 439)</p>

Monographie communale de Soupir rédigée par Houde, 5 mai 1888 (Arch. dép. Aisne, 13 T 439)

 Elle apparaît également sur le plan cadastral communal non daté avec précision (première moitié du XIXe siècle).


frad002_3p0916_03_2.jpg - <p class="description">Plan cadastral de la commune de Soupir, section A, 2e feuille, 1ère moitié du XIXe siècle. (Arch. dép. Aisne, 3 P 916)</p>

Plan cadastral de la commune de Soupir, section A, 2e feuille, 1ère moitié du XIXe siècle. (Arch. dép. Aisne, 3 P 916)

 Le lieu-dit « Vignandelein » semble avoir lui aussi perduré, au prix de quelques transformations lexicales et peut-être aussi d’un déplacement topographique difficile à mesurer avec précision,  faute de plans antérieurs au XIXe siècle. Auguste Matton signale dans son Dictionnaire topographique du département de l’Aisne rédigé en 1871 que « Vigneaudelain » est « une ferme de la commune de Soupir, aujourd’hui disparue ». Mais, dans la monographie communale de 1888, apparaît le lieu-dit « Le Vignon de Laon » qu’on retrouve également sur le plan cadastral.


frad002_13t439_00004_4.jpg - <p class="description">Monographie communale de Soupir rédigée par Houde, 5 mai 1888 (Arch. dép. Aisne, 13 T 439). Le lieu-dit "le Vignon de Laon" est mentionné sur la page de gauche à la dernière ligne.</p>

Monographie communale de Soupir rédigée par Houde, 5 mai 1888 (Arch. dép. Aisne, 13 T 439). Le lieu-dit "le Vignon de Laon" est mentionné sur la page de gauche à la dernière ligne.

frad002_3p0916_07.jpg - <p class="description">Plan cadastral de la commune de Soupir, section B, 1ère feuille, 1ère moitié du XIXe siècle (Arch. dép. Aisne, 3 P 916)</p>

Plan cadastral de la commune de Soupir, section B, 1ère feuille, 1ère moitié du XIXe siècle (Arch. dép. Aisne, 3 P 916)

Ceci permet de souligner la présence de vignes aujourd’hui disparues et la transformation probable, entre la tradition orale et l’écrit, de l’obscur suffixe « delein » ou « delain » en un « de Laon » plus rationnel…

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