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Le document de juin 2013

document_du_mois_juin_2013.jpg - <p class="description">Collier d’un enfant abandonné issu du fonds d’archives communales de Marly-Gomont (E-dépôt 221 5 Q 14)</p>

Collier d’un enfant abandonné issu du fonds d’archives communales de Marly-Gomont (E-dépôt 221 5 Q 14)

Collier d’un enfant abandonné

 

Cet objet, issu du fonds d’archives communales de Marly-Gomont (E-dépôt 221 5 Q 14), concerne un nourrisson qui a été placé chez une nourrice de Marly-Gomont à l’âge de 2 mois. La naissance du dernier enfant de sa nourrice remontant à 13 ans, le nourrisson est allaité grâce à un biberon sans tube. L’enfant meurt à l’âge de 10 mois d’une trachéite qui a probablement entrainé une cachexie infantile c’est-à-dire un état d’affaiblissement extrême du corps. Son collier est alors coupé et le procès-verbal de rupture (figurant dans le livret de l’enfant) est rempli. Le collier n’a pas été envoyé à l’inspecteur de l’Assistance publique mais a été conservé par le maire avec le livret de l’enfant et de sa nourrice.

Le nombre d’enfants abandonnés est considérable au début du XXe siècle. L’abandon se banalise, des milliers d’enfants transitent par les hospices. Aujourd’hui, les archives communales, les archives des hospices et de l’Assistance publique permettent d’avoir des données quantitatives mais aussi qualitatives sur ce phénomène. Les assistances publiques de province sont dirigées localement par des inspecteurs départementaux établis à demeure. Les enfants sont placés dans les limites du département.

La Première Guerre mondiale révèle les limites de la politique menée par l’Assistance publique. Le recrutement nourricier s’effondre, la mortalité infantile augmente, la fréquentation scolaire des pupilles se dégrade. Après la guerre, la création des allocations familiales traduit une volonté de lutte contre les abandons massifs. C’est dans ce contexte que se situe cet objet.

 

Plusieurs facteurs peuvent expliquer ces abandons : la pauvreté, la désapprobation de l’illégitimité et l’infériorité civile des femmes. La misère est souvent le motif principal d’abandon. De plus, le refus du père de reconnaitre l’enfant rend parfois l’abandon inévitable car la femme n’a aucun recours. En effet, le Code civil de 1804 interdit la recherche de paternité.

 

L’admission à « bureau ouvert » est plus fréquente après la Première Guerre mondiale. L’enfant abandonné, dont la famille est souvent connue, est alors remis directement à l’administration (en présence de l’adulte qui l’amène) qui remplit un procès-verbal d’abandon. L’enfant relève alors légalement de l’Assistance publique qui exerce la tutelle légale jusqu’à sa majorité. En théorie, l’abandon dépossède les parents biologiques de toute influence sur la vie de leur enfant.

Les enfants abandonnés sont généralement admis très jeunes (avant 5 ans). Ils sont très souvent présentés à l’Assistance publique par leur mère qui ne peut pas les garder en raison d’une situation financière extrêmement précaire et de sa situation matrimoniale.  Le parent qui a abandonné l’enfant à « bureau ouvert » peut demander de ses nouvelles seulement une fois tous les trois mois. Ainsi, beaucoup de mères écrivent pour s’informer de l’état de santé de leur enfant après l’avoir remis à l’Assistance publique.

 

Les enfants abandonnés sont placés chez des nourrices et habitants des campagnes, dans un lieu ignoré des parents. Le placement familial rural doit permettre l’intégration du pupille. L’Assistance publique verse une pension aux nourrices. La famille d’accueil assure seulement la garde de l’enfant qui n’est pas attaché juridiquement à elle. L’accueil d’un enfant assure une rentrée d’argent non négligeable qui peut pousser les mères à devenir nourrices. Il est aussi très fréquent que des femmes plus âgées, notamment des veuves, gardent des enfants.

Les nouveau-nés placés bénéficient de l’attention la plus vive. Leur santé, leur hygiène et leur alimentation sont surveillées toutes les semaines. Chaque visite du médecin doit être inscrite dans le livret de l’enfant. Lorsqu’un enfant est malade, la nourrice doit l’amener chez un médecin-inspecteur. Si son état nécessite des soins particuliers, l’enfant est ramené à l’inspection.

 

Depuis 1817, chaque enfant de moins de 2 ans placé en nourrice est porteur d’un collier destiné à l’identifier. Il s’agit d’un collier de perles en simili-ambre ou en ivoire avec une médaille à l’effigie de Marianne et au dos de celle-ci, le matricule de l’enfant ainsi que le département de l’Assistance publique dont il dépend. Ce moyen d’identification a été institué pour éviter qu’un enfant placé chez une nourrice puis décédé soit remplacé par un autre et que la nourrice continue de percevoir sa pension.

Pour éviter les fraudes, l’identification de l’enfant grâce au collier est très encadrée. La rupture du collier doit toujours donner lieu à la rédaction d’un procès-verbal de rupture. Si celui-ci est enlevé par la nourrice sans procès-verbal, celle-ci perd le paiement de ses mois de garde.

Ce collier est normalement coupé lorsque l’enfant atteint l’âge de 2 ans et que les différentes caractéristiques physiques (couleur des yeux, visage, nez, teint, cheveux)  servant à son identification peuvent être renseignées.

Mais le collier peut également être coupé s’il met à un moment donné la santé de l’enfant en danger. Dans ce cas, le médecin, qui sectionne le collier, doit en signaler la raison dans le procès-verbal de rupture.

Si l’enfant meurt avant l’âge de 2 ans, son collier ne doit être coupé par le maire de la commune où il a été placé qu’une fois le décès constaté par un médecin. Le collier est ensuite envoyé à l’inspecteur de l’Assistance publique.

 

 

 

JABLONKA Ivan, Ni père ni mère : histoire des enfants de l’assistance publique 1874-1939, Paris, Seuil, 2006.

 

CADORET Anne, Parenté plurielle : anthropologie du placement familial, Paris, L’Harmattan, 1995.